La vie de Saint Jean-Baptiste De La Salle
(Récit de Frère Emile NOIREZ, Maison De La Salle METZ)

Saint Jean-Baptiste De La Salle n'est pas très connu. Il est connu bien sûr dans les écoles lasalliennes, parfois par les familles, mais est-il connu du grand public et même de certains enseignants qui n'ont pas été en formation lasallienne et qui n'en connaissent que le nom ? Et pourtant, Jean-Baptiste De La Salle est un personnage étonnant par son itinéraire, résumé par cette phrase de ses "Mémoires des Commencements" : "Dieu, qui n'a pas coutume de forcer les hommes, voulant m'amener à m'occuper des écoles, le fit en beaucoup de temps, de sorte qu'un engagement me conduisit dans un autre sans l'avoir voulu dans le commencement".

Jean-Baptiste De La Salle est né à Reims le 30 avril 1651, dans une famille riche et bourgeoise très chrétienne appartenant au monde judiciaire : son père, Louis, est magistrat. Mais la famille n'est pas noble. Sa maman est de petite noblesse campagnarde, d'un village proche de Reims appelé Brouillet (son grand-père maternel est un petit seigneur de Brouillet). Les titres nobiliaires ne se transmettent pas par les femmes.

Jean-Baptiste est attiré très tôt vers le sacerdoce : il reçoit la tonsure à l'âge de 12 ans. On coupe quelques cheveux au sommet du crâne : c'est un signe d'appartenance à la cléricature. Il devient Chanoine à l'âge de 16 ans sans être prêtre, mais à l'époque, cela n'étonne personne (le Cardinal Mazarin n'a jamais été prêtre).
En fait, l'un de ses vieux cousins, Chanoine, considérant son grand âge et sachant que Jean-Baptiste est attiré par le sacerdoce, qu'il est pieux et sérieux, lui transmet sa charge (comme cela se pratiquait alors) qui n'est pas seulement honorifique : un Chanoine du Chapitre de Reims reçoit des émoluments non négligeables.
Voilà donc notre jeune homme de 16 ans, élève du collège des "Bons Enfants", à qui l'on donne du "Monsieur le Chanoine" sans que cela surprenne qui que ce soit.
Au collège des "Bons Enfants", il devient "Maître ès Arts" (l'équivalent de notre baccalauréat) : à cette époque, il est nécessaire d’être titulaire de la maîtrise ès arts pour poursuivre des études en théologie.

Pour bien se préparer à son sacerdoce, il choisit d'aller au séminaire de Saint-Sulpice à Paris, celui de Reims ne donnant pas entière satisfaction. Deux ans après son entrée au séminaire, sa mère puis son père décèdent. Par testament, ce dernier institue Jean-Baptiste tuteur de ses frères et sœurs. Dans ces conditions, il n'est plus question pour lui de rester à Paris : il doit valablement s'occuper, à Reims, de l'éducation de ses frères et sœurs.
En même temps, il s'interroge : compte tenu de la situation, peut-il encore songer à devenir prêtre ? Il va confier ses interrogations à un Chanoine de 9 ans son aîné, Nicolas Roland. Celui-ci lui confirme que le sacerdoce est bien sa vocation, que sa qualité de tuteur est compatible avec sa préparation sacerdotale, mais qu'il y mettra un peu plus de temps pour être prêtre : il continuera à suivre les cours de théologie à la faculté de Reims et participera aux réunions hebdomadaires organisées par Nicolas Roland pour les futurs prêtres. Ainsi fut-il fait et Jean-Baptiste ne devient prêtre qu'à l'âge de 27 ans. Il célèbre sa première messe dans la chapelle de la Vierge à la cathédrale de Reims en présence de sa famille : frères, sœurs, cousins, oncles, … et de Nicolas Roland.

Quinze jours plus tard, Nicolas Roland meurt après s'être dévoué au chevet de personnes atteintes de la variole. Or celui-ci avait fondé la petite communauté des "Sœurs de l'Enfant Jésus" pour l'éducation des petites filles du monde populaire. Au vu de l'amitié le liant à Jean-Baptiste, on pensait son successeur tout trouvé. Mais l'archevêque de Reims en décide autrement car il le trouve trop jeune à 27 ans : il sera simplement Chapelain, c'est-à-dire qu'il ira chez les Soeurs de l'Enfant Jésus chaque matin célébrer la messe.

Un matin de mars 1679, à la porte de la maison des Soeurs, il rencontre un inconnu ; on est poli : un coup de chapeau réciproque, puis chacun vaque de son côté. Et c'est pourtant là, en puissance, que vient de naître le futur Institut des Frères des Ecoles Chrétiennes ! Après la messe, la Supérieure des soeurs demande conseil à Jean-Baptiste. Il retrouve au parloir de la communauté l'inconnu qu'il a vu précédemment.
Il apprend que celui-ci s'appelle Adrien NYEL (en fait, c'est son nom d'usage car son vrai nom est NIAY, mais pour le maître d'école qu'il est, c'est un peu ambigu !) et qu'il est natif de Laon, à 40 km de Reims. On ne sait pas très bien pourquoi, mais voilà 22 ans qu'il s'occupe à Rouen d'écoles pour les garçons du monde populaire.
Comment s'est-il retrouvé à Reims ? Une bienfaitrice originaire de Reims mariée avec un rouennais souhaite voir dans sa ville natale une école comme celles d'Adrien Nyel à Rouen. Elle obtient que Nyel ait un congé pour venir à Reims entreprendre une telle école et lui dit "Allez chez les Soeurs de l'Enfant Jésus, on vous dira ce qu'il faut faire".
La Soeur Supérieure, elle-même originaire de Rouen, objecte : "Je ne connais pas Reims, je ne peux pas aider M. Nyel, mais vous, dites-nous ce qu'il faut faire". A cette époque, Reims est une petite ville de 18 000 habitants où tout se sait. Les Maîtres-Ecrivains apprendraient vite qu'une école de garçons allait s'ouvrir par une personne extérieure à leur corporation. Adrien Nyel aurait contre lui ces gens payés pour enseigner.
Jean-Baptiste lui dit : "Vous êtes vêtu comme un prêtre, je vous offre l'hospitalité, venez chez moi, personne ne fera attention car je reçois de temps à autre des confrères". Il sait que les Curés de Paroisses ont le droit d'ouvrir des "Ecoles de charité" pour les enfants pauvres. Il sait aussi que le curé de la paroisse Saint Maurice est intéressé par une école populaire. Il le contacte et quelques semaines plus tard, "l'école" s'ouvre.

Et voilà comment il met le doigt dans l'engrenage ! Car Jean-Baptiste, de son propre aveu, n'est pas du tout attiré par le monde populaire et encore moins par le monde de l'école populaire ! Il dira même plus tard : "l'école me répugnait" (non pas pour étudier mais pour y enseigner).
Jean-Baptiste, à quelques années près, est contemporain de Louis XIV. C'est une période de société de classes sociales, très tranchées, très hiérarchisées. D'une classe sociale à l'autre, on ne se fréquente pas, on se connaît de loin mais on ne se mêle pas : quand on appartient à telle catégorie sociale, on y reste ! Et on est très mal vu par son milieu d'origine si on change de catégorie sociale.
Le monde populaire pour Jean-Baptiste, ce sont les domestiques de la maison, c'est le valet qui, tous les matins, quittait la maison avec lui, portait ses cahiers et ses livres quand il était étudiant, marchait quelques pas derrière lui et revenait le chercher à la fin des cours !
Dans ces conditions, imaginez son effarement quand il découvre les "écoles" de l'époque… On prend un local, un peu plus grand qu'un autre, sans pupitre pour écrire mais avec des planches sur tréteaux sur lesquels s'assoient les garçons, entassés à 50 ou 60. Plus tard, un frère écrira à sa famille qu'il avait dans sa classe 120 garçons ! Ne parlons pas des commodités d'aujourd'hui, totalement absentes. Ces garçons pieds nus, mal habillés, sentent mauvais car ils ne se lavent pas : il n'y a pas de robinet avec l'eau courante, il faut chercher l'eau au bout de la rue, on la met dans des seaux qu'il faut monter péniblement à l'étage, alors on l'économise, et d'abord sur la toilette !

Mais Jean-Baptiste constate que c'est mieux que rien, les gamins ne traînent pas dans la rue et apprennent un minimum de choses qui pourront leur être utiles. Il faut donc continuer à encourager ces écoles.
Adrien Nyel est inconnu des Rémois et c'est Jean-Baptiste, d'une famille bourgeoise donc sérieuse, qui est considéré comme la personne en charge des écoles populaires sous responsabilité ecclésiale, le mêlant à son corps défendant à tout cela. Tellement bien que quelques mois plus tard, une personne de la paroisse Saint Jacques, ayant quelques biens mais plus de famille, lui demande d'ouvrir une école populaire dans sa paroisse en mettant à sa disposition un legs, c'est-à-dire une quote-part de sa succession.

Puis quelques années plus tard, en 1682, trois ans après les premiers contacts, Adrien Nyel, 68 ans, quitte Reims. C'est un vieux monsieur, âgé pour l'époque, qui retourne à Laon, sa ville natale, pour y ouvrir une école tant qu'il lui reste encore un peu de force pour le faire. Il laisse à Reims deux ou trois maîtres qui se débrouillent comme ils peuvent. Et Jean-Baptiste constate que dans ces conditions, les écoles populaires de Reims vont finir par disparaître. Que doit-il faire ? Il faut bien sûr continuer à éduquer les gamins pour leur bien mais qu'irait-il faire dans cette galère ?! Toute son éducation s'oppose à cela. Il va demander conseil, il prie, et se dit que vu les circonstances, le Seigneur l'appelle là. Et c'est comme cela qu'il "plonge", avec réticence, pas du tout par gaieté de cœur, mais le voilà parti pour 40 ans, lui à qui l'école "répugnait", lui "qui ne voulait pas toucher l'école du bout des doigts" !

Les écoles fonctionnaient vaille que vaille car Adrien Nyel était dévoué : il ne comptait pas son temps mais ce n'était pas un organisateur. Les maîtres, par exemple, habitaient par-ci par-là, venant à l'école quand ils pouvaient. Jean-Baptiste commence par les inviter à sa table pour les nourrir, au grand dam de sa famille qui n'apprécie absolument pas que des hommes du peuple d'une condition plus basse que les valets investissent leur maison. Un valet, à cette époque, ne vaut déjà pas grand-chose mais un maître est encore en dessous ! La seule personne à comprendre l'itinéraire de Jean-Baptiste est sa grand-mère maternelle. Elle le soutient mais tous les autres membres de sa famille sont violemment contre lui. Sa propre sœur, bonne chrétienne par ailleurs, lui intente même un procès pour un problème d'indivis de la maison familiale, parce qu'elle n'accepte pas l'orientation de son frère.

Pour résoudre ce problème, le 24 juin 1682, Jean-Baptiste loue une maison pour y loger les maîtres. Le 24 juin, c'est la Saint Jean-Baptiste : n'y voyez pas une quelconque connivence : dans l'ancien régime, les baux se contractaient à quatre dates dans l'année : le 25 mars (l'Annonciation), le 24 juin (la Saint Jean d'été comme on disait), le 29 septembre (la Saint Michel) et le 27 décembre (la Saint Jean d'hiver).
Mieux, ce 24 juin, il va vivre avec eux ! Il donne petit à petit un rythme de vie plus chrétien et de ce fait, plusieurs maîtres quittent la fonction. Ils sont remplacés par des jeunes gens de Reims de bonnes familles, instruits, qui sont séduits par l'exemple de ce Chanoine qui se mêle au monde populaire et qui prend en charge des écoles. Et c'est parmi eux que se trouvent ceux qui vont le suivre jusqu'à la fin de sa vie, comme Gabriel Drollin par exemple. C'est avec eux qu'il va vraiment constituer un groupe homogène.

Comment se faire appeler par les élèves ? "Maître" est trop solennel pour ces gamins. Se considérant comme leurs frères aînés, ils décident de se faire appeler "frère". Même si ces écoles sont nécessairement chrétiennes de par Jean-Baptiste et ses frères, il n'a pas du tout l'idée de fonder un institut religieux. C'est une association de maîtres (dans le sens de maîtres qui se regroupent et non pas dans celui d'une entité juridiquement reconnue), se faisant appeler "frères" par des gamins allant à l'école.
Jean-Baptiste s'aperçoit assez vite que s'occuper des écoles est un engagement qui occupe beaucoup. Il renonce alors volontairement à sa charge lucrative de Chanoine. Les biens matériels n'avaient déjà plus beaucoup d'importance pour lui : une famine survenant au cours de l'hiver 1683/1684, il va distribuer sa fortune, non pas aux écoliers, mais aux pauvres atteints par la famine.

Les deux écoles de Saint Maurice et Saint Jacques fonctionnant correctement, une troisième école s'ouvre dans une autre paroisse. Puis, très vite, les curés des paroisses des villages environnant Reims apprennent que des écoles y fonctionnent pas mal et qu'elles sont animées par Jean-Baptiste De La Salle. Ils vont le trouver et lui demandent de leur envoyer un frère pour l'école de leur village. Refus catégorique : Jean-Baptiste ne veut pas disperser son organisation. Par contre, il veut bien former des jeunes gens de ces villages afin qu'ils puissent s'occuper d'une école. Il ouvre un centre de formation qu'il appelle le "séminaire des maîtres pour la campagne" dans une petite maison qu’il prend en location à côté de celle qu’habite le groupe des maîtres, rue Neuve.

A Reims, beaucoup ne voient pas d’un bon oeil cette évolution, Un Chanoine de famille très estimée qui renonce à cette fonction à la fois honorable et lucrative ! Un riche bourgeois qui se compromet avec des gens du peuple ! Pire encore : qui va vivre en communauté avec eux ! Ne voilà-t-il pas des manières inadmissibles et comme une insulte aux bons usages ? Critiques, railleries et même insultes ne vont pas manquer.
Un autre danger se précise aussi : Jean-Baptiste pressent que l’Archevêque Maurice Le Tellier a l'intention de s'approprier l’oeuvre naissante au profit du seul Diocèse de Reims alors que Jean-Baptiste veut que son groupe conserve son autonomie de fonctionnement et de responsabilité.
Jean-Baptiste se rappelle alors que le Curé de la paroisse Saint Sulpice à Paris avait ouvert une école qui fonctionnait tant bien que mal et qu'il lui avait promis de venir un jour s'occuper de son école. C'est le moment ou jamais d'échapper à l'emprise de l'Archevêque de Reims. En février 1688, 9 ans après sa rencontre avec Adrien Nyel, il quitte Reims pour Paris avec deux Frères.

A Saint Sulpice, il y a aussi une manufacture de tissage qui utilise les élèves et comme il est plus intéressant, notamment financièrement, pour les gamins d'aller à la manufacture, ils sont plus souvent là qu'à l'école ! Jean-Baptiste instaure un règlement : il y a des heures précises pour les cours et d'autres non moins précises pour la manufacture !

Il déclenche du même coup la jalousie de l’ancien responsable. Il provoque la hargne de la Corporation des Maîtres Ecrivains qui l’accusent, procès à l’appui, de recevoir dans ses écoles gratuites des élèves dont les familles pourraient payer et qui s’irritent jusqu’à venir saccager locaux et matériel scolaire.

Malgré cela, il refuse de retourner à Reims et persévère dans son engagement. Il ouvre même une deuxième école rue du Bac.
Saint Sulpice est aussi un séminaire formant de futurs prêtres. Ceux-ci voient donc quotidiennement l'école fonctionner. Et lorsque ces prêtres rentrent chez eux et prennent leur fonction dans leur paroisse, ils sollicitent Jean-Baptiste pour aller fonder des écoles en dehors de Paris. C'est ainsi qu'il ouvre une école à Chartres (1699), à Troyes (1701), en Avignon, alors Etat Pontifical (1703) ; à Calais, à Rouen (1705) ; un essai à Marseille lui vaudra bien des difficultés à cause des Jansénistes (1706) ; à Grenoble (1707). On le sollicite pour la "recatholicisation" des Cévennes (Alès et Mende, 1707) ; plus tard, Les Vans (1711) ; Versailles et Moulins (1710), Boulogne-sur-Mer (1711).

En 1708, il ouvre à Saint-Denis, près de Paris, un "séminaire des maîtres pour la campagne" qui, par la suite de la malhonnêteté de l'intermédiaire, lui vaut une condamnation injuste et infâmante par le tribunal du Châtelet. Il doit encore subir les jansénistes et les Maîtres Ecrivains qui lui intentent des procès… Epreuves et difficultés se multiplient…

Il en vient à se remettre en question et se dit que toutes ces oppositions sont de sa faute. Il quitte donc Paris, en pensant ainsi apaiser tous ces problèmes. Il va dans le sud de la France visiter les écoles citées précédemment puis séjourne quelque temps à Grenoble. Là, il se lie d'amitié avec un prêtre qui lui propose de se reposer dans une propriété que le prêtre possède à Parménie (à 40 km au nord ouest de Grenoble). Il y rencontre notamment "Sœur Louise", laquelle mène là une vie d'ermite, qui l'encourage à continuer son engagement vers l'enseignement donné aux pauvres.
Il reçoit (1er avril 1714) une lettre des Frères de Paris qui lui commandent de venir reprendre en main la conduite des écoles.

Il revient donc à Paris où son retour redonne confiance aux Frères, mais il n'y reste pas : à plus de 63 ans, il s'établit à Rouen où il ouvre un noviciat, un "Séminaire des Maîtres pour la campagne", plusieurs œuvres dont une école professionnelle.

Voulant que sa succession soit prévue de son vivant, il réunit à Rouen les délégués des Frères. L'un d'eux, Frère Barthélemy, est élu Supérieur Général et devient ainsi son successeur (1717).
Quant à Jean-Baptiste, durant les deux années qu'il lui reste à vivre, il se fera discret, obéissant comme le plus humble des Frères.

La maladie aggrave son état. Il décède à Rouen le 7 avril 1719, le jour du Vendredi Saint, à l'âge de 68 ans. Il sera inhumé dès le lendemain, accompagné de ses Frères et d'une grande partie de la ville de Rouen qui le considère déjà comme un Saint, comme le reconnaissent aussi certains Curés avec qui il avait eu quelques difficultés.

L'église reconnaîtra sa sainteté : il sera béatifié en 1888 puis canonisé en 1900.