Saint
Jean-Baptiste De La Salle et la conduite des écoles
(Récit de Frère Emile NOIREZ, Maison De La Salle
METZ)
Jean-Baptiste
succède donc à Adrien Nyel à Reims. Celui-ci est très dévoué mais quelque peu
désordonné. Jean-Baptiste observe. N'étant pas
Maître d'école de formation, il sollicite l'avis des Maîtres, et réalise des
expériences. Il rédigera
par
la suite "La conduite des écoles" qu'il acceptera de faire imprimer assez
tardivement afin de ne pas figer trop rapidement les thèmes développés. Ce
livre, devenu le règlement des écoles, est "le fruit de très nombreuses
concertations [de "conférences"] avec les Frères ayant de l'ancienneté donc de
l'expérience en pédagogie". Le contenu de ce livre est issu des pratiques
concrètes de ces Frères, pratiques éprouvées après avoir considéré avantages et
inconvénients, ainsi que les conséquences éventuelles. L'orientation se fait
selon deux axes d'organisation et
d'action :
1er axe. Regarder les besoins des jeunes et y répondre par des solutions concrètes, pratiques et adaptées. Par exemple, il décide que l'enseignement se fait uniquement en français. A l'époque, on commence par apprendre le latin afin de faciliter ensuite l'apprentissage du français, langue latine. Mais ces garçons du monde populaire n'auront pas besoin du latin dans leur existence et ils vont passer peu de temps à l'école. Il faut donc, en un temps limité, leur apprendre ce qui va leur servir réellement. Evidemment, cela lui vaudra les reproches de gens influents qui pensent le contraire !
2ème axe.
Faire de ces enfants pauvres, souvent humiliés, des "gens debout". Pour cela, il
les associe au fonctionnement de l'école en leur confiant des responsabilités à
leur taille, ce qu'il appelle des "offices" : chaque élève devient "officier" à
tour de rôle.
Des exemples :
- Le "clavier" est chargé de la clé de l'école (pas de la classe seulement). Le
mot "clavier" vient du latin "clavis" signifiant clé (le clavier, dans l'ancien
français, est donc celui qui porte les clefs). Comme les Maîtres arrivent en
classe après les élèves (!), c'est au "clavier" d'ouvrir la porte de l'école.
- Les élèves s'assoient à leur place et restent sous la surveillance d'un
officier "inspecteur" qui les surveille jusqu'à l'arrivée du Maître.
- Les Maîtres ont constaté que le matin, ces élèves issus de familles pauvres
travaillent mal parce qu'ils viennent à l'école le ventre vide. Une solution est
mise en place : ils amènent à l'école leur frugal "petit-déjeuner" quel qu'il
soit. Après la prière du matin, les élèves déjeunent ensemble sur place.
Certains n'ont pas toujours quelque chose à apporter ? Un élève "officier"
appelé "aumônier" fait le tour des bancs et ceux qui le veulent mettent dans une
corbeille pour ceux qui n'ont rien.
- le "sonneur" : avec une cloche, il signale le début des cours en lisant
l'heure au clocher de l'église voisine. A ce moment, les élèves se lèvent et se
tiennent debout pour la prière.
- le "récitateur" lit la prière.
- le "premier du banc" : les classes sont surchargées dans des locaux exigus :
quand tous les élèves sont en place, on ne peut plus bouger ! Le seul à pouvoir
bouger, c'est le "premier du banc" : c'est lui qui passe les plumes, les
cahiers, …, et qui récupère le tout à la fin de l'école. pas de gaspillage !
- le "portier" : quand une personne frappe à la porte de l'école, c'est cet
élève qui va la recevoir.
- les "balayeurs" : les écoles sont trop pauvres pour avoir du personnel
d'entretien : ce sont les élèves qui font le ménage par équipes de trois : deux
soulèvent les bancs, le troisième balaye !
Jean-Baptiste donne des indications plus précises en ce qui concerne la lecture
car c'est pour lui la partie la plus importante de leur apprentissage : il pense
qu'un élève qui sait lire est capable de trouver un emploi. L'écriture viendra
beaucoup plus tard, pas avant l'âge de 10 ans.
Il utilise pour cela trois "outils" : les cartes, le syllabaire et les livres,
avec des élèves répartis en trois niveaux : les commençants, les moyens et les
avancés.
Les cartes sont de grands panneaux. Par exemple, l'une des cartes contient
l'alphabet, en lettres minuscules et en lettres majuscules, que les élèves
répètent. Une autre carte contient les chiffres romains. Une autre encore, les
signes de ponctuation.
Le syllabaire contient les syllabes et les diphtongues (ai, on, …).
Les livres ont une utilité immédiate : Jean-Baptiste écrit, avec l'aide des
Frères, un livre appelé "Les règles de la bienséance et de la civilité
chrétienne" sur les bons usages (ce qu'il faut faire ou ne pas faire), la
politesse, … Ce petit livre va connaître 120 éditions en 150 ans ! Il sera
encore utilisé au milieu du 19ème siècle. A l'époque, Jean-Baptiste demande à ce
qu'il soit imprimé en caractères particuliers qu'il nomme "caractères de
civilité", écriture comparable à ce qu'on appelle la "Bâtarde" :

Ces caractères sont
alors utilisés dans les copies de documents en français et dans les échanges
commerciaux ou les actes notariaux. Les élèves pourront alors postuler à des
emplois de secrétaire ou de clerc de notaire.
L'apprentissage de la lecture se termine par la lecture de registres manuscrits.
L'apprentissage de l'écriture ne commence que lorsque la lecture est
parfaitement maîtrisée. Pour écrire, il faut du papier que les élèves apportent,
un encrier pour deux élèves, deux plumes d'oie par élève. Il faut apprendre à
les tailler à l'aide d'un petit couteau que doit posséder chaque élève : un
chapitre entier de "La conduite des écoles" est consacré à la taille d'une plume
!
Puis les élèves écrivent à partir "d'exemples" : on leur fournit des modèles sur
feuille volante, notamment des lettres en gros caractères ou des lettres en
ligne, puis des textes chrétiens à recopier.
Pour ceux qui n'écrivent pas bien, on utilise déjà des "transparents" ! Et des
buvards pour absorber le l'excès d'encre (on appelait cela du papier
"brouillard").
"La conduite des écoles" précise aussi comment il faut se tenir assis, comment
bien tenir la plume et le papier. Sept pages de la "conduite" sont consacrées au
contrôle du travail d'écriture.
Le corollaire nécessaire à l’écriture est la connaissance de l’orthographe… Et
là, encore une fois, autant apprendre des choses utiles qu’ils mettront en
pratique dans la vie de tous les jours.
Passons à l'arithmétique : "La conduite des écoles" ne lui consacre que deux
petits chapitres car les élèves n'auront pas de savants calculs à faire plus
tard : compter, additionner, soustraire, cela suffira. Et l'arithmétique est
loin d'être simple à l'époque : le système décimal n'existe pas… Un sol valait
12 deniers et une livre valait 20 sols. Sans parler des poids et mesures qui
variaient selon les siècles et les régions : 1 lieue de Paris valait 1666 toises
jusqu'en 1674, et 2000 toises de 1674 à 1737, soit 3,898 km. A partir de 1737,
elle valait pour le transport des grains : 2 400 toises ; pour les ponts et
chaussées et les postes : 2 000 toises !
La toise, direz-vous ? 1 toise = 6 pieds de roi = 1,9493 m ! La toise beaunoise
= 2 ½ pieds = 0,812 m. La toise de Bourgogne = 2,430 m. On s'y perd !! Autant
laisser la pratique opérer.
Ces apprentissages ont lieu dans des écoles chrétiennes. Jean-Baptiste demande
aux Frères d’insuffler les valeurs chrétiennes aux élèves par une imprégnation
quotidienne, plus que par des "temps forts".
Prenons l'exemple de l'entrée des élèves en classe : le maître n'est pas présent
et les élèves entrent directement de la rue dans la classe, arrivée ponctuelle
et non en groupe. Un élève-officier se charge de la surveillance. Voici ce que
prescrit "La conduite des écoles" :
"Les élèves veilleront à marcher si légèrement et si posément qu'on ne les
entende pas. Chapeau bas, ils prendront de l'eau bénite et feront le signe de
croix puis iront droit à leur place.
Ensuite [en présence du Maître, quand la plupart des élèves sont présents], au
milieu de la salle de classe, ils feront une profonde inclination au crucifix.
Ils se mettront à genoux pour adorer Dieu, feront une courte prière à la très
Sainte Vierge, puis se lèveront et après une inclination au crucifix, ils
salueront le Maître et posément, sans bruit, ils iront à leur place ordinaire".
Les Maîtres montrent l'exemple en se mettant à genoux devant le crucifix et, en
attendant que la classe commence, ils lisent le Nouveau Testament.
Après que l'élève-sonneur ait fait retentir la cloche de début des classes, le
récitateur des prières "commence à lire d'un ton haut, distinctement, posément.
Après un signe de croix, il commencera le Veni Sancte Spiritus". Voilà le moyen
de leur faire lire du latin, après la maîtrise du français, afin de suivre les
messes. "Les autres écoliers récitent également cette prière, un ton plus bas".
De même, pendant le petit-déjeuner en classe, un élève lit des textes chrétiens.
Et "La conduite" prévoit un chapitre entier "Du catéchisme" :
- Les temps : tous les jours, une 1/2 en fin de journée ; les veilles de fêtes,
pendant une heure. Les dimanches et fêtes : pendant 1h1/2 avant les vêpres.
- La méthode : par questions et réponses (nos "méthodes actives" ?) ; au besoin,
on fait répéter et on entremêle avec le chant des cantiques.
Le "par cœur" avait beaucoup d'importance à l'époque, car on pensait que
connaître les textes chrétiens portait à la foi. Les lectures répétitives des
textes permettaient de mieux les retenir.
Un chapitre de "La conduite des écoles" concerne la tenue des élèves pendant la
messe quotidienne : ils sont dans la nef, le prêtre est loin dans le chœur et
tourne le dos à l'assemblée. Très souvent, un jubé (une clôture décorative)
sépare le chœur du reste de l'église.
Aussi, c'est "au maître de veiller avec soin que tous les élèves aient leur
chapelet" afin qu'ils le récitent pendant la messe. "Quand la sonnerie de la
consécration retentira, les élèves passeront leur bras dans le chapelet et ceux
qui auront un livre devront le mettre sous leur bras afin de joindre les mains
jusqu'à l'élévation du calice, après quoi ils feront une inclination de la tête
et du corps".
