En Haïti : Monter un chantier. Découverte d'une vie impressionnante On peut se demander, pourquoi aller en Haïti ? F. Alfred, responsable national, nous conseille de bâtir un projet de chantier, dans ce pays, pour de jeunes luxembourgeois. Ce serait un bon choix, semblable à celui réalisé à Madagascar en 1999. Mais dans quelles conditions cela se fera-t-il, et dans quel environnement ? Dans un pays où une misère dramatique s'étale à chaque pas… où loger quinze personnes ? il n'y a pas d'internat, que manger ? quel travail réaliser, autant de questions se posent. F. Joseph et moi-même prenons l'avion à Luxembourg, via London, et Miami où nous passons la nuit Puis, le lendemain nous prenons l'avion , direction Port-au-Prince, capitale de Haïti. Il reste 250 km de piste, 9 H de bus et pas des bus comme en France, voyage très dur pour Port-de-Paix, notre future résidence, Nous prenons l'avion, c'est plus sûr, mais à notre surprise l'atterrissage se fait sur une piste caillouteuse ! Pas de macadam, pas de goudron ! Séjour à Port-de-Paix La traversée plus que chaotique de cette ville de 70 000 habitants, des rues aux nids de poule énormes, pleines de monde, de voitures, de motos nous ouvrent les yeux avant d'arriver à l'Ecole de Fatima où est installée la communauté des Frères. F. Gaëtan, un Canadien nous accueille et nous offre une bonne bière. Chacun a sa chambre très sobre avec une moustiquaire et une douche, deux installations appréciées, indispensables pour vivre. Une chaleur torride , persistante règne dans ma chambre 29 °C le matin et 33 ° C dans l'après-midi à proximité de la mer, le degré d'hygrométrie est toujours assez élevé, après le seul orage, je lis 88. En hiver le thermomètre marque toujours largement au-dessus de 26 ° C. Pour comprendre la vie haïtienne, nous discutons avec des Frères haïtiens et des Frères canadiens. Le F. Gaëtan nous fut d'un précieux secours, 3O ans de Cameroun et 10 ans d'Haïti. Ici dit-il, nous vivons comme le soleil. Sachez que la ville ne distribue plus d'électricité depuis 6 semaines. Notre groupe électrogène y pourvoit mais c'est plus coûteux et seulement de 8 H à 21 H. Voilà notre horaire : office, messe à 6 H pour 20 Frères, Sœurs, laïcs, petit-déjeuner à 7 H, déjeuner à 12 H et le soir à 18 H, puis coucher de bonne heure. Heureusement, une chance, tout est organisé à la québécoise, alimentation correcte avec l'hygiène requise, eau filtrée, ce n'est pas rien ! En arrivant du Cameroun, F. Gaëtan a trouvé Haïti dans une triste situation inférieure à celle d'où il venait : " c'est un pays désarticulé qui s'enfonce encore dans la misère " me dit-il. Il n'y a pas d'ordre, chacun fait ce qu'il veut. Le pays compte 85 % d'analphabètes. A Port-de-Paix, 25 écoles privées apparaissent avec des devantures de magasin et une seule école publique pour 70 000 habitants, bien que la scolarisation soit obligatoire et gratuite. Les Frères canadiens ont construit 3 écoles : l'Ecole Saint-Joseph, 400 élèves la fréquentent de 8 H à 13 H et autant d'autres élèves, de 12 à 30 ans, beaucoup d'analphabètes, de 15 H à 20 H, de même pour l'Ecole Notre-Dame de Fatima. Un enseignant gagne 700 FF par mois. A côté, s'élève une Ecole Technique qui prépare les métiers de la mécanique, ajustage, menuiserie, mécanique –auto et couture. Quelques emplois pour lutter contre un chômage presque total ! Grâce à un métier, chacun peut chercher à gagner sa vie. Les Frères nous expliquent leur politique car ils sont souvent sollicités : " Il ne faut pas leur faire la charité car on ne peut contenter tout le monde, on ferait des jaloux. Nous leur expliquons que pour qu'ils respectent la dignité de leur personne, ils doivent apprendre à travailler pour gagner leur vie. Selon un proverbe chinois : Ne pas leur donner un poisson mais leur apprendre à pêcher. Ici, nous faisons le même travail que Saint Jean-Baptiste de La Salle, nous accueillons à l'école une multitude d'enfants illettrés, traînant dans les rues, abandonnés". Je lui avoue mon admiration pour ses 40 ans de missionnaire. Mais dit-il : c'est ma foi dans le Seigneur qui me soutient sinon il y a longtemps que j'aurais craqué. Servantes lasalliennes de Jésus Un Frère haïtien, Hermann, nous conduit chez les Servantes Lasalliennes de Jésus, au nombre de 4, Marjorie, Joceline, Lynda et Johan , en plus 15 aspirantes, une association de Sœurs qu'il a fondée en 1993. Elles s'inspirent de la spiritualité de Jean-Baptiste de La Salle. Elles sont reconnues officiellement par l'Etat, l'évêque ainsi que le F. Visiteur. Ces filles accueillent des enfants pour leur apprendre à lire , à écrire et à compter et montrer aux filles comment prendre les mesures pour faire une jupe. Elles logent parfois une dizaine d'enfants plus ou moins abandonnés, pendant une quinzaine de jours pour les nourrir, les habiller, leur donner des livres, les remettre sur pied. Parfois elles vivent des moments de grand dénuement, dernièrement un don de Malte les a sorties de leur détresse. La Providence ne les oublie pas. Avec ces enfants coquettement habillés, elles avaient organisé une petite fête pour nous accueillir. C'est un principe haïtien : respecter sa personne en soignant son habillement, aux occasions qui sortent de l'ordinaire Nous nous sommes décidés à leur envoyer un container de petits articles scolaires: règles, crayons de papier, compas, taille-crayons, cahiers, sacs à dos et si possible chaussures… Visite du futur chantier Un groupe d'Italiens viennent plusieurs fois par an en Haïti, depuis des années pour apporter leur soutien aux Servantes Lasalliennes. D'ailleurs, le 11 août, deux architectes, le père et sa fille sous l'impulsion du F. Archangello de Milan, arrivent avec 5 tonnes de matériel : des bétonnières, des brouettes, un groupe électrogène, même une machine à coudre … etc. Des démarches du Consul italien au Consul haïtien ont été faites car dédouaner, ce n'est pas rien. Des Haïtiens ont mis 6 mois pour une démarche identique. Ici le temps ne compte pas, on n'est pas pressé. Mais le bakchich distribué au bon moment agit puissamment. Par ailleurs, nous apprenons qu'une multitude de groupes et de personnes mènent des actions humanitaires en Haïti. Un curé luxembourgeois, représentant d'une ONG, y vient plusieurs fois par an pour entreprendre des travaux divers : reboiser les terres que les indigènes et les colonisateurs ont rasé pour commercialiser à outrance le bois et surtout les bois précieux, poser des canalisations, creuser des puits…Nous rencontrons deux jeunes américaines qui passent un an ou deux à aider les sœurs dans le domaine de la santé et de l'alphabétisation. Une vingtaine de jeunes américains, protestants ont passé plusieurs semaines, perdus dans les montagnes, à animer des groupes de jeunes, là où il n'y a pas de communication. Nous les voyons à l'aéroport étendus à même le sol, morts de fatigue. En Haïti, sont implantées 60 congrégations féminines en tous genres qui se développent dans ce pays de misère, silencieusement et sans publicité, tout cela nous remet à notre place. Pour réaliser leur projet, les Italiens ont apporté leur contribution : 300 000 dollars américains pour acheter un terrain, élever un dispensaire avec résidence pour les Servantes Lasalliennes. Pour se protéger des vols très fréquents furent construits : un réduit en dur pour entreposer le matériel, un mur d'enceinte, des ouvertures fermées avec des portails métalliques et le tout surveillé par un gardien et deux chiens et seulement maintenant, après ces précautions prises, on peur bâtir. C'est ce que fait tout propriétaire et de plus il couvre toutes les baies de sa maison de grilles. Notre projet d'école Sur la propriété sise à Grigri, F. Hermann prévoit la construction d'une école pour les Servantes Lasalliennes. Il nous présente le plan avec le devis établi par un ingénieur –architecte haïtien. Un connaisseur en construction, F. Gaëtan trouve le montant trop élevé et le divise carrément par deux, et il ajoute "je puis certainement vous la construire à moitié prix". Nous allons solliciter l'architecte italien pour nous remettre un plan et un devis défendable auprès des ONG et du gouvernement luxembourgeois. Sur le terrain, une douzaine d'ouvriers achèvent le chaînage de la clôture. Tout se fait manuellement à la pelle, avec des seaux, une truelle. Pour un travail quotidien de 8 H, un tâcheron gagne 4 dollars américains, un spécialiste 6 et le Chef de chantier 12. L'arnaque existe aussi, mais F. Gaëtan veille. Un Chef mettait dans sa poche 20 % des salaires de ses hommes. Il fut congédié sur le champ. D'une honnêteté indiscutable, très humain, il est respecté et il contribue à faire respecter le personnel," un Chef ne peut abuser de son pouvoir ou faire suer le burnous. La future école comprendra 8 classes, une salle polyvalente, une cantine, c'est vital de faire un repas à midi, peut-être le seul de la journée. F. Hermann nous dit : "Des élèves ont faim et ne mangent parfois qu'une bouchée de pain pendant deux ou trois jours. Certains sont abandonnés. Visite du Service Myriam Le Service Myriam de Beth'léem, mixte, sans formation de couple, est une congrégation fondée en 1971 par Jeanne Bizier au Canada. Le terme Beth'léem est coupé en deux pour rappeler la signification en araméen, maison du pain. C'est une communauté de quatre Canadiens : Johanne, Jocelyne, Nita et Jacques, le seul homme. Ils se sont établis en Haïti en 1992 mais aussi en Suisse, Belgique et Russie du Sud. Leur objectif est d'accueillir des jeunes abandonnés, de les loger, de leur donner un début de formation et de les nourrir quelque temps pour les remettre sur pied. Nous leur faisons part de notre projet de construire une école pour les Servantes et nous leur demandons s'ils accepteraient de loger nos quinze Luxembourgeois en 2001. Après un jour de réflexion, elles nous donnèrent leur accord. Un gros souci de moins dans cette ville qui ne dispose évidemment pas d'internat ! Visite des Frères à l'Ile de la Tortue Au vu de la forme de cette île verdoyante, 40 km de long et 10 de large, Christophe Colomb en 1492 l'a baptisée île de la Tortue. Quelle épopée pour s'y rendre en bateau ! D'abord sauter 3m dans les bras d'un noir pour descendre dans une barque qui nous conduit à un bateau à moteur. Pour y accéder, il faut grimper à une échelle et puis sauter dans le bateau, un noir nous tend les bras. Même opération en sens inverse pour aborder le rivage de la Tortue où nous attend F. Félix, un Colombien bien bronzé, missionnaire qui a déjà fait 30 ans à Madagascar. Nous montons dans son 4/4. A notre stupéfaction, nous apercevons des jeunes qui s'étaient glissés subrepticement dans le fond et qui durent descendre sur le champ. De plus des femmes voulaient aussi profiter de l'aubaine. Après des palabres véhémentes, des coups sur la carrosserie, la voiture démarra pour gravir les 440 m qui surplombent une mer d'un bleu superbe. Heureusement que nous n'étions pas trop chargés pour emprunter un chemin chaotique, aux ornières profondes, le long des précipices. Ce n'était pas rassurant, d'autant plus que F. Félix nous disait, regardez à droite, une voiture a dévalé la côte à travers cette bananeraie mais il n'y a pas eu de morts. Arrivés sur le plateau, nous découvrons l'école tenue par les Frères, ils en tiennent cinq autres accueillant 4300 élèves. Un instituteur gagne 350 FF par mois. Les habitants sont agressifs paraît-il ! Des sœurs qui tenaient un dispensaire ont dû quitte, pour éviter d'être lynchées, sous prétexte qu'elles ne donnaient pas assez de médicaments. Un prêtre qui recueillait une aide humanitaire a dû se retirer car en haut lieu, on se plaignait de ne pas en profiter. Selon la coutume, pour protéger son école, F. Félix clôture la propriété. La nuit dernière, juste avant notre arrivée, une partie bétonnée a été cassée à la masse. Avec F. Félix, çà ne traîne pas, il fait sa déclaration à la police et promet 1000 dollars haïtiens si le vandale est arrêté rapidement. Il s'était vanté que la clôture ne tiendrait pas longtemps. Grâce aux témoins, ce jeune de 26 ans est arrêté, emprisonné. Un homme aisé, apprenant les événements, dédommage financièrement immédiatement F. Félix. Le coupable est libéré. Un exemple de justice expéditive ! La nuit va bientôt tomber, nous nous installons. Puis nous prenons une bonne bière comme apéritif, puis une soupe riche en vermicelle, du poulet avec du riz et comme dessert de la mangue. Tous les soirs, les Frères communiquent par radio avec leurs confrères du Canada car le téléphone en Haïti comme le courrier laissent fort à désirer et sans espoir d'amélioration . Un Frère de Port-de-Paix me disait, ma ligne est dérangée depuis des semaines, sans savoir quand ce sera réparé. F. Félix nous annonce que la sécheresse sévissant sur l'île, l'eau est rationnée. Il compte 10 l d'eau par personne et les habitants s'en tirent avec 4 l. Alors dit-il, bientôt les toilettes se tiendront dans la nature. Nous terminons notre soirée par une partie de cartes,le Skip bo, très animée, puis il est l'heure d'aller se coucher sous sa moustiquaire car le groupe électrogène va s'arrêter de nous éclairer. Le lendemain nous revenons à Port-de-Paix. Cette fois nous prenons un voilier, des surprises de taille nous attendaient. Comme d'habitude il fallait sauter, grimper. L'homme qui encaisse demande 3 dollars haïtiens par personne. Le Frère haïtien s'apprête à régler notre voyage. A sa grand étonnement, il lui en demande 100 pour chaque blanc. Après une chaude discussion, F. Hermann ne cède pas, c'est réglé d'autant plus que la foule qui nous entourait l'approuvait. On nous prie de nous asseoir sur une planche, un endroit mal choisi ! Quand le bateau s'incline en virant en pleine mer, des vagues en pleine figure nous rafraîchissent. Trempés il faut descendre du bateau, je n'en crois pas mes yeux, à dos d'homme, pour atteindre la terre ferme, avec l'appréhension de faire un plongeon dans la mer. Heureusement tout s'est bien passé. Le Vaudou La majorité des haîtiens, très religieux, sont catholiques ou protestants mais s'adonnent aussi au Vaudou. Il est le syncrétisme de pratiques chrétiennes et celles importées par les esclaves du Bénin, de Guinée …Ces pratiques ont parfois lieu dans des temples appelés houmfort, sous la direction d'un hougan. Les fidèles se réunissent pour entrer en communication avec les esprits, les loas. Le poteau- mitan élevé au milieu d'un péristyle, est le lieu symbolique par lequel les ioas descendent sur terre. Les chants de l'assistance et les figures symboliques tracées sur le sol ont pour effet de le faire descendre. Quand les personnes entrent en transe, elles se laissent faire et suivent l'inspiration des esprits. Chacun par héritage ou par prédilection est lié à un ou plusieurs esprits. Un esprit important qui assure la communication avec le monde invisible est pris pour Saint-Pierre. Beaucoup de Haïtiens vivent dans la terreur de puissances invisibles et dépensent beaucoup d'argent pour s'attirer la protection des loas. Et les sorciers vivent à l'aise ! Ils fabriquent parfois des poudres dangereuses. Malraux raconte un fait : " Un Conseiller d'Etat laisse échapper de sa serviette trouée du millet pour ses oiseaux. Le Président lui dit: Vous pensez bien que je n'adhère pas à ces croyances mais je vous prie de demander votre démission". De retour en voiture, le long de la côte, nous apercevons quelques belles maisons, c'est rare, un Haïtien me renseigne, elles ne peuvent appartenir dit-il qu'à un haut fonctionnaire, un trafiquant de drogue, un sorcier ou un homme qui travaille à Miami. Université Lasallienne des Sciences Religieuses et Catéchétiques Frère Richard, ancien Visiteur canadien, a créé pour la formation des maîtres et des religieux, un Institut qui a reçu la reconnaissance de l'Université de Mexico. Cette année, une trentaine de personnes ont suivi son enseignement qui s'établit sur un cycle de quatre ans. Son retour du Canada, avec le Père Charles, Belge d'origine, a été émaillé d'aventures cocasses. A l'aéroport de Montréal, F. Richard, en passant plusieurs fois par la porte de contrôle, la sonnette a retenti plusieurs fois et enfin il réussit à passer sans encombre. En plaisantant, P. Charles l'interpelle en ces termes, c'est bien tu as réussi à passer ton fusil. Quand il est passé, cela a failli mal tourner ! Une femme de service lui dit : cela ne se passera pas comme çà. Ne croyez pas que vous allez partir ! Le prenait-elle pour un terroriste ! Après un interrogatoire en règle, ouf ! il est escorté à l'avion. Il ne faut pas plaisanter avec la police ! L'Etat Haïtien Haïti découvert en 1492, par Christophe Colomb, a connu successivement la colonisation espagnole, française, l'importation d'esclaves noirs d'Afrique pour repeupler l'île qui avait vu l'élimination de tous les indiens et enfin l'indépendance en 1804. Au XX ème siècle, les Haïtiens ont vécu 20 ans d'ocupation américaine, 30 ans de Présidence Duvalier,le père puis le fils, Aristide et actuellement Préval son dauphin. Nous lisons dans le journal d'opposition : "Aristide prépare une longue liste d'assassinats". Il sera probablement réélu Président à la fin de l'année 2000. La République Haïtienne a une structure politique et administrative semblable à celle de la France : Président de la République, Premier Ministre, Chambre des Députés, Sénat …etc Le drapeau haïtien est constitué de deux bandes ,une rouge et une noire avec pour devise : L'union fait la force. La monnaie qui a cours est la Gourde, le Dollar Haïtien en vaut 5. Bien entendu, le billet vert est très prisé, le Dollar Américain vaut 4 Dollars Haïtiens. Nous apprenons que ce pays est désorganisé, sans pouvoir politique pour diriger la vie publique. La vie quotidienne est anarchique . Chacun construit comme il veut et où il veut. Tout un flanc de coteau de la capitale est garni de maisons, les unes à côté des autres mais sans aucune rue. A Port-de-Paix, de la colline sur laquelle est construite l'Ecole de Fatima nous apercevons, au fond de la vallée des constructions qui s'élèvent, sur les terres de l'évêché, bien sûr sans autorisation ! Ayant confirmé notre retour, malgré nos réclamations, nous n'avons pas de place pour l'avion qui s'envole sans nous. Nous sommes contraints de prendre le suivant, avec 6 heures de retard, et de manquer notre correspondance à Miami. Pour y passer une nouvelle nuit. Et tout se passe sans aucune explication et sans la possibilité d'avoir un brin de réponse. Les dernières élections législatives de l'an 2000 se sont déroulées avec quelques irrégularités qui obligent des villes, à recommencer dans un climat tendu et des manifestations en perspective. Une connaissance, un membre de la police d'intervention d'urgence nous éclaire sur la situation chaude en quelques endroits. II nous révèle que les Américains entraînent ces policiers à Miami, les encadrent en Haïti et leur fournissent les armes, pour intervenir à l'occasion. Des habitants nous ont fait part de leurs craintes d'une insurrection, très possible. Le pays, situé en région tropicale, dispose d'un nombre impressionnant de fruits et de légumes : figue-banane ( la nôtre), la banane-plantin (que l'on cuit comme légume), orange, citron, mangue, mirliton, avocat, pamplemousse sans oublier d'autres cultures : cacao, café, igname, manioc, canne à sucre, coton… Les entreprises de quelque importance sont essentiellement situées autour de la capitale dont l'agglomération compte près de 2 millions et de demi d'habitants, près du quart de la population du pays. Tout s'explique, le développement économique ne peut se faire, sans routes, ni voies ferrées. Le macadam goudronné est connu seulement dans la capitale et ses environs qui comptent : des minoteries, sucreries, cotonnades, rhumeries, cimenterie, cordage…Il faut venir à Port-au-Prince pour se ravitailler, on y trouve de tout. Beaucoup de produits sont importés mais c'est cher : une paire de sandales, 1000 FF. Il y en d'autres, moins chères, qui durent 2 à 3 mois. Quelques habitants, parmi les plus évolués, s'éclairent grâce aux panneaux solaires. L'entretien est un grave problème dans ce pays. Les Allemands en ont fait l'expérience. Ils ont installés six éoliennes, il ne reste plus que les pales qui tournent à vide ! Une tranche de vie haïtienne Le pauvre peuple haïtien vit quotidiennement avec ses problèmes aigus. Pendant 3 jours la ville de Port-de-Paix, 70 OOO habitants, qui ne fait pas ses réserves d'eau, n' a pas distribué une goutte d'eau, sauf à certains ! Pourquoi ? Les femmes et les enfants ont été contraints de faire la corvée d'eau, la cruche sur la tête ! Durant la nuit un voleur a essayé de voler de l'eau dans la citerne de l'école, dans sa fuite il a laissé son seau sur la toiture. F. Gaëtan prévoyant, quand il y a de l'eau, grâce à une canalisation de 500 m, pompe celle de la ville, qui n'a pas assez de pression, pour remplir une citerne de 50 m 3 sur la colline, pour Myriam et le Noviciat et de 32 m3 pour l'Ecole de Fatima. Le chômage est à peu près total. L'artisanat peut sauver. Un Haïtien courageux m'explique comment il vit. J'ai le respect de la dignité de ma personne, ce sont ses propres termes, alors il me faut travailler pour gagner ma vie et nourrir ma famille qui compte trois enfants c'est ce que je fais car j'ai appris le métier d'électricien. Mais on me raconte aussi qu'il arrive fréquemment aux Haïtiens de faire deux à trois enfants à une femme, ils la quittent et ils recommencent avec une autre …etc Ce sont des "matous" me dit-on ! Et les femmes seules, courageuses gagnent leur vie pour élever leurs enfants, plus facilement que les hommes, paraît-il Circuler dans les rues de la ville de Port-de-Paix, 70 000 habitants, est chaque fois un exploit ! Nous rencontrons des ânes, des brouettes, des voitures, des camions, des petites motos qui font l'office de taxis, des bus, ce sont des taps-taps, camionnettes remplies de passagers et puis des passants car il n'y a pas de trottoirs, tous encombrés par des étals de diverses marchandises. Les voitures circulent dans des rues défoncées, parfois des trous d'un mètre de profondeur. Le macadam goudronné n'existe pas. Nous avons réussi à rouler sur quelques centaines de mètres de rues pavées. Il n'y a pas de code de la route, ni de signalisation mais tous les véhicules klaxonnent pour passer. Les conducteurs restent impassibles, aucun mouvement d'humeur, aucun stress, tous passent, je n'en reviens pas !Nous visitons un marché qui est tout aussi encombré, hors les véhicules motorisés, circulent les ânes, les brouettes. La population très laborieuse, surtout les femmes, nous apparaît très calme, le visage figé, sans expression. Est-elle écrasée par la misère ? Nous avons visité plusieurs magasins appartenant à un Américain et qui donnent sur une cour intérieure. Cela tranche avec tout le reste de la ville : entrepôt de matériaux de construction, banque, supérette climatisée. Dans la cour, s'élèvent les statues du Sacré-Cœur, de la Vierge Marie, de Saint-Jean-Baptiste. Dans la ville, beaucoup d'expressions religieuses, en gros caractères, fleurissent sur les bus, les magasins: Jésus merci ou L'Eternel est grand, Dieu Tout-Puisant shop, Dieu Amour shop.. Tous ces Canadiens qui ont en charge le développement de la mission des Frères en Haïti contribuent à bâtir l'avenir du pays. Ils savent bien qu'il y a 85 % d'analphabètes, la tâche sera longue. Personne ne peut se passer du temps, ici le temps ne compte pas ! Qu'est-ce que nous apportons chacun, me disait F. Gaëtan, une molécule ! Mais avec l'espérance, ils gardent la foi en leur mission. Ils nous ont beaucoup aidé à comprendre la complexité de la vie haïtienne, pour organiser notre action humanitaire chez eux : construire une école, avec le concours de jeunes. Dans ce pays de misères, il ne reste de l'avis de Haïtiens qu'une solution, pour faire émerger ce pays, de commencer par la base : l'enseignement et l'éducation des jeunes. Ce qui nous a réjoui, encouragé, c'est de découvrir que dans ce pays nous avons rencontré une multitude d'organismes, de bonne volonté, de vrai dévouement de toutes les religions et nationalités qui apporte leur concours bénévole aux Haîtiens pacifiques et sympathiques qui le méritent bien. Frère Raymond MARTIN